
Interview du Dr Bruno Halioua, Président de l’AMIF – Deux médecins sanctionnés pour des publications sur le conflit israélo-palestinien : la déontologie médicale en ligne de mire
Suite à une plainte de l’Association des Médecins Israélites de France (AMIF), la chambre disciplinaire de Première Instance d’Île-de-France a récemment prononcé des sanctions à l’encontre de deux médecins ayant publié sur les réseaux sociaux des contenus liés au conflit israélo-palestinien.
Q1 : Quels comportements ont motivé la plainte de l’AMIF ?
Bruno Halioua: Deux cas distincts sont en cause, mais ils soulèvent la même problématique : le non-respect des obligations déontologiques fondamentales des médecins.
Le premier est un chirurgien exerçant à l’hôpital Beaujon, à Clichy. Il a publié sur Facebook plusieurs contenus relatifs aux attaques du 7 octobre, notamment une vidéo montrant des membres du Hamas en action, une photo d’un otage israélien dénudé, accompagnée du commentaire « Passez une bonne journée », et une image d’une femme âgée, kalachnikov sur les genoux, exhibée comme un trophée. Il a été considéré que « Les posts litigieux ont une connotation antisémite et manifestent un soutien non dissimulé sinon enthousiaste à un groupe terroriste, une approbation sans réserve des actes commis par celui-ci, tels que la prise d’otages. » Ces posts méconnaissent les devoirs de moralité et de respect de la personne humaine et sont de nature à déconsidérer la profession de médecin. A l’occasion de l’audience, le médecin n’a pas formulé d’excuses et de regrets.
Au cours de l’audience j’ai expliqué que la diffusion de photos des membres du Hamas en action est aussi préjudiciable que si une personne avait osé mettre sur son profil Facebook des photos des terroristes du Bataclan en action.
Ces publications ont été jugées comme ayant une connotation antisémite et traduisant un soutien implicite — voire enthousiaste — à un groupe terroriste. Le Conseil de l’Ordre a estimé qu’elles contrevenaient aux principes de moralité, de respect de la personne humaine et portaient gravement atteinte à l’image de la profession.
Le second cas concerne une médecin généraliste, suivie par plus de 117 000 abonnés sur Instagram, qui se présentait comme diffusant un « contenu à titre informatif et éducatif ». Or, elle a mêlé des messages médicaux à des propos politiques engagés, notamment en relayant une information non vérifiée accusant les forces israéliennes d’un viol collectif à l’hôpital Al-Shifa. Cette histoire, démentie publiquement par un ancien directeur d’Al Jazeera, constitue une fake news particulièrement grave dans le contexte. Pour nous, ces faits représentent un manquement clair à la déontologie et un danger pour la santé publique.
Q2 : Quelle a été la réponse du Conseil de l’Ordre des Médecins ?
Bruno Halioua : La chambre disciplinaire a pris ces affaires très au sérieux. Le chirurgien a été condamné à un an d’interdiction d’exercice, dont trois mois ferme, et devra verser 1 500 euros de dommages et intérêts à l’AMIF. Fait notable : il n’a exprimé ni excuses ni regrets lors de l’audience, ce qui a sans doute aggravé son cas. Il dispose d’un délai de 30 jours pour faire appel.
La seconde praticienne a été condamnée à six mois d’interdiction d’exercice et également à 1 500 euros de dommages à verser. Elle dispose d’un délai de 30 jours pour faire appel. Ce qui a particulièrement pesé dans la balance, c’est sa large audience sur les réseaux sociaux et l’autorité perçue que ses propos pouvaient revêtir auprès du public. En mêlant des conseils médicaux à des contenus politiques controversés, elle a brouillé les repères entre information de santé et militantisme, au mépris de la rigueur que requiert sa fonction.
Q3 : En quoi ces décisions sont-elles importantes pour la profession médicale ?
Bruno Halioua : Ces décisions rappellent un principe essentiel : un médecin n’est jamais totalement neutre sur les réseaux sociaux lorsqu’il s’exprime en tant que professionnel de santé. Il est libre de ses opinions, certes, mais sa parole est tenue à des règles strictes lorsqu’elle est publique et perçue comme issue d’un savoir médical. La déontologie médicale exige prudence, loyauté, honnêteté et neutralité. Il ne s’agit pas d’édicter une censure idéologique, mais de préserver la confiance du public et l’intégrité de la profession.
Dans un contexte de regain de l’antisémitisme, où les tensions internationales rejaillissent sur le territoire national, il est fondamental que les médecins ne deviennent pas des vecteurs de désinformation ou de haine. Ces sanctions ne sont pas anecdotiques : elles soulignent que la liberté d’expression, dans un cadre médical, ne saurait se faire au mépris des responsabilités professionnelles et éthiques.
