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Le cri intérieur d’un juif attaché à Israël

Je voudrais partager ici une réflexion très personnelle, avec beaucoup d’humilité.
Je ne parle ni comme politique, ni comme analyste, ni comme donneur de leçons.
Simplement comme un Juif parmi tant d’autres, profondément attaché à la Torah, au peuple juif et à Eretz Israël, mais traversé aussi par des questions intérieures que je porte depuis longtemps.

Je sais aussi que beaucoup d’Israéliens vivent aujourd’hui une souffrance immense, un traumatisme permanent, une tension et une insécurité que nous avons parfois du mal à mesurer pleinement depuis l’extérieur.
Et je n’oublie évidemment ni les victimes du 7 octobre, ni les familles endeuillées, ni les soldats tombés, ni toutes les vies bouleversées depuis.

Mon questionnement ne vient donc pas d’une distance affective avec Israël.
Peut-être même au contraire.
Il vient probablement d’un attachement profond à une certaine idée spirituelle d’Eretz Israël.

J’aime Eretz Israël dans le sens de la Torah.
J’aime cette terre reliée à Avraham, Its’hak, Yaakov, à Jérusalem, aux prophètes, aux mitzvot, à la présence divine.
Cette terre fait partie de mon identité spirituelle profonde.

Et pourtant, depuis longtemps, je ressens un malaise face à certaines dimensions modernes, politiques et parfois matérialistes de la réalité israélienne.
Ce malaise n’est pas un rejet d’Israël, encore moins du peuple juif.
C’est plutôt le sentiment qu’il existe parfois un écart entre l’Eretz Israël intérieure portée par la Torah… et certaines réalités humaines, sociales ou idéologiques que l’on rencontre sur place.

Même dans certains milieux religieux, je ne retrouve pas toujours cette profondeur spirituelle intérieure, cette douceur, cette humilité que j’imaginais associer naturellement à la Torah.
Je ne juge personne.
Je sais combien la vie en Israël est difficile, intense et éprouvante.
D’autant plus que tous mes enfants et petits-enfants y vivent aujourd’hui, et que cette réalité me touche donc aussi de manière profondément personnelle et intime.

Mais peut-être que ma sensibilité personnelle recherche un judaïsme davantage centré sur l’intériorité, la transformation humaine et la conscience spirituelle.

Et puis il y a aussi la réalité concrète :
les immeubles partout, les prix devenus parfois inaccessibles, la pression économique permanente.
Par moments, j’ai l’impression qu’Israël devient un pays extrêmement difficile à vivre pour beaucoup de familles, alors que cette terre devrait pouvoir être la maison de tout un peuple.

Depuis le 7 octobre, ce questionnement est devenu encore plus profond.
Voir cette guerre qui semble ne plus finir, ces familles détruites, ces jeunes soldats qui tombent, cette souffrance collective immense… tout cela me bouleverse profondément.

Et au milieu de cette douleur, je ressens parfois un manque d’introspection collective.
Comme si tout devenait uniquement militaire, politique ou idéologique.

Je comprends aussi qu’un peuple blessé, traumatisé et constamment confronté à la survie ait parfois du mal à trouver l’espace intérieur nécessaire à l’introspection spirituelle.

Mais peut-être justement que dans ces moments-là, la Torah nous appelle encore davantage à préserver un espace d’intériorité, de conscience et d’humilité.

Pourtant, la paracha BÉ’HOUKOTAÏ nous rappelle avec force que lorsqu’un peuple perd une part de son intériorité spirituelle, les conséquences peuvent devenir terribles.
La Torah ne demande pas seulement de réagir.
Elle demande aussi de réfléchir, de s’interroger, de revenir à soi.

Et cette réflexion nous concerne probablement tous, moi compris.

Je ne prétends évidemment pas comprendre les voies de Dieu, ni expliquer les drames de l’Histoire.
Mais je crois profondément qu’un peuple juif fidèle à la Torah ne peut pas vivre des événements aussi graves sans ouvrir aussi un espace de réflexion intérieure, d’humilité, de remise en question et de techouva.

Je n’ai aucune solution. Je partage seulement un malaise intérieur.

Peut-être que mon malaise vient simplement de là.

Et parfois, je me sens presque coupable de ressentir ce malaise alors même que mon cœur reste profondément attaché à Israël.
Car ce questionnement me fait souffrir.
Il ne vient pas d’un éloignement, mais justement d’un attachement profond.

Peut-être ai-je tort sur certaines choses.
Peut-être que ma perception est incomplète.
Mais ce ressenti existe en moi, et je crois que je ne suis probablement pas le seul à le porter silencieusement.

J’aime Israël.
J’aime profondément le peuple juif.
J’aime la Torah et les mitzvot.

Rien de ce que j’écris n’enlève l’amour immense et l’attachement profond que je ressens pour Israël et pour ceux qui y vivent.

Mais je cherche aussi un judaïsme qui transforme réellement l’être humain :
plus de profondeur, plus de conscience, plus d’humilité, plus d’humanité.

Et malgré tout, je continue à croire profondément en la capacité spirituelle du peuple juif à retrouver cette intériorité et cette lumière.

J’espère simplement que de cette douleur immense pourra aussi naître davantage de profondeur, d’unité et de conscience spirituelle.

Peut-être qu’au fond, aimer véritablement Eretz Israël, ce n’est pas seulement aimer une terre…
c’est aussi espérer que cette terre puisse révéler pleinement la lumière spirituelle qu’elle porte depuis des millénaires.

Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue