
LA TORAH FACE AUX MÉCANISMES DU CONFLIT HUMAIN
La paracha Vayigash décrit une situation que les sciences humaines reconnaissent bien : un conflit familial ancien, jamais résolu, prêt à se réactiver violemment.
Entre Yossef et ses frères, tout est en place pour une escalade : jalousie passée, acte traumatique (la vente de Yossef), mensonge collectif, deuil non élaboré chez le père, et désormais une asymétrie de pouvoir majeure, Yossef étant devenu vice-roi d’Égypte.
Psychologiquement, le traumatisme n’a jamais été mis en mots.
Le silence a remplacé la parole.
Le contrôle a remplacé le lien.
Lorsque les frères se retrouvent face à Yossef sans le reconnaître, les affects refoulés remontent : peur, culpabilité, honte. La violence n’est pas nouvelle ; elle est latente.
C’est à ce moment précis que le texte introduit un geste décisif :
Vayigash — « Yehouda s’approcha ».
Ce mouvement est essentiel. Il réduit la distance psychique et interrompt la logique d’affrontement. Yehouda n’attaque pas, ne se défend pas, ne revendique rien. Il entre en relation.
Son discours confirme ce changement de registre. Il ne conteste pas la décision de l’autorité et n’accuse personne. Il parle du père, de l’attachement, et de la souffrance possible si Binyamine ne rentrait pas à la maison :
« l’âme de ce père est attachée à l’âme de l’enfant » ;
« comment pourrais-je remonter vers mon père si l’enfant n’est pas avec moi ? ».
D’un point de vue psychologique, c’est un basculement majeur :
on passe d’un langage conflictuel (accusation, défense, pouvoir)
à un langage relationnel (émotion, responsabilité, lien).
Ce type de parole diminue l’activation agressive et ouvre la voie à l’empathie. La réaction de Yossef en témoigne : le contrôle s’effondre, la domination devient inutile, l’identité peut se révéler. Le conflit ne disparaît pas parce que l’un gagne, mais parce que le cadre relationnel a changé.
La Torah décrit ici, avec une grande finesse, un mécanisme universel de désescalade :
la violence augmente quand la parole est empêchée et que le pouvoir domine ;
elle diminue quand le lien est reconnu et que l’affect est mis en mots.
La résolution durable ne passe pas par la contrainte, mais par la restauration de la relation.
C’est un enseignement de la Torah datant de 3 000 ans que la psychologie moderne ne fait que confirmer.
Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue
