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A force de prévoir, on s’enferme

Dans Bechala’h, il y a une leçon très concrète avec la manne : Dieu nourrit le peuple, mais Il refuse qu’ils en stockent “pour être tranquilles”. Chaque jour sa portion, et le surplus pourrit. Pourquoi ? Parce qu’Israël sort de l’Égypte, pas seulement comme un pays, mais comme un système d’esclavage : un monde où l’on vit sous contrainte et sous menace, où l’on ne possède même pas son temps, où l’on apprend à survivre plutôt qu’à vivre. Et quand on sort d’un tel monde, on emporte souvent des réflexes de “survie” : accumuler pour se rassurer, contrôler pour calmer la peur, sécuriser pour ne pas revivre le manque. La manne vient justement désapprendre cela : elle apprend à quitter le Mitsraïm extérieur (le lieu) et surtout le Mitsraïm intérieur (les réflexes d’esclave).

La manne enseigne l’inverse : le gagne-pain ne doit pas régner sur ta vie, et à force de vouloir tout sécuriser, tu étouffes au lieu de vivre. La manne nous éduque surtout à une liberté essentielle : vivre dans le présent. Ne pas habiter demain avant d’avoir vécu aujourd’hui. Ne pas te réveiller avec la journée d’après dans la tête.

Et c’est là que le texte devient très actuel : notre société aussi cherche à nous formater. Elle nous fait croire que la paix intérieure se fabrique à coups de garanties : prévoyances, abonnements, assurances, placements, épargne, sécurité partout. Comme si plus tu verrouilles, plus tu seras serein. Mais souvent, c’est l’inverse : à force de prévoir, on s’enferme. On devient prisonnier de la peur de perdre, et l’esprit vit déjà dans le lendemain.

La Torah ne dit pas qu’il ne faut pas prévoir. Elle dit : attention à ce que la prévoyance ne devienne pas une obsession. Entre organiser et angoisser, il y a une frontière. La manne l’enseigne de manière radicale : quand tu stockes pour calmer ta peur, le surplus pourrit. Autrement dit, ce qui devait te rassurer finit par t’empoisonner.

Alors Bechala’h remet l’axe à l’endroit : tu fais ta part maintenant, tu ramasses ce qu’il faut aujourd’hui, tu avances aujourd’hui, et tu laisses à Dieu la suite. C’est une discipline intérieure : apprendre à ne pas être mangé par le lendemain, arrêter de confondre travail et esclavage. Tu peux travailler sérieusement, organiser, prévoir… mais sans y déposer ton cœur. Parce que la bénédiction se trouve souvent là : dans une journée habitée, un pas après l’autre, sans laisser la panique gouverner ta vie. La liberté commence quand tu sais dire : “Aujourd’hui, je fais ce que je dois faire. Et je choisis d’être présent à ce que je vis.”

Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue