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Quand la peur décide à notre place

Comprendre les mécanismes de l’anxiété pour ne plus laisser la peur guider nos choix.

En consultation, j’entends très souvent la même phrase : « J’ai peur. » Peur de sortir, peur de conduire, peur de prendre un traitement, peur d’avoir une maladie grave, peur de perdre un proche, peur de faire une crise d’angoisse, peur de ne plus dormir, peur de perdre le contrôle… La liste est infinie.

Avoir peur n’est pas le problème. La peur est une émotion normale, indispensable à notre survie. Le problème apparaît lorsqu’elle commence à diriger nos choix et nos comportements.

Peu à peu, la personne évite. Elle renonce à prendre la voiture, annule un rendez-vous, refuse un voyage, n’ose plus changer de traitement, consulte sans cesse pour être rassurée. À court terme, l’évitement procure un soulagement. Mais à long terme, il renforce la peur.

La peur est souvent alimentée par l’anticipation du pire. Plus on évite une situation, moins on se donne l’occasion de découvrir que le danger redouté ne se réalise généralement pas. C’est ainsi que s’installe un véritable cercle vicieux : plus on évite, plus on a peur ; plus on a peur, plus on évite. La vie se rétrécit progressivement, jusqu’à être gouvernée par l’anxiété.

En psychiatrie, notre objectif n’est pas de convaincre le patient que sa peur est irrationnelle ou ridicule. Au contraire, elle est bien réelle. Nous l’aidons à différencier le danger réel du danger perçu, puis à se réexposer progressivement aux situations que la peur lui a fait abandonner. C’est le principe même des thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui permettent de rompre progressivement le cercle vicieux de l’évitement et de retrouver une vie plus sereine.

Existe-t-il des médicaments contre la peur ?

La réponse est oui, mais ils ne suffisent pas à eux seuls.

Certains médicaments, notamment les antidépresseurs lorsqu’il existe un trouble anxieux, peuvent diminuer l’intensité de l’anxiété et permettre au patient de reprendre progressivement ses activités. Les anxiolytiques peuvent également soulager ponctuellement, mais ils ne font pas disparaître le mécanisme de la peur et ne doivent pas constituer une solution à long terme.

En revanche, aucun médicament ne peut, à lui seul, apprendre à une personne que le danger qu’elle perçoit ne correspond pas toujours à un danger réel. C’est pourquoi les traitements médicamenteux sont fréquemment associés aux thérapies comportementales et cognitives (TCC), qui permettent de sortir durablement du cercle vicieux de l’évitement.

La guérison ne consiste pas à ne plus jamais avoir peur. Elle consiste à pouvoir agir malgré la peur. C’est souvent à ce moment-là que le patient retrouve sa confiance en lui : il découvre que la peur peut être présente sans pour autant décider à sa place.

Cette idée rejoint une célèbre parole de Rabbi Na’hman de Breslev :

« Le monde entier est un pont très étroit, et l’essentiel est de ne pas avoir peur du tout. »

Kol ha’olam koulo guécher tsar méod, véha’ikar lo léfa’hed klal.

Cette parole ne nous invite pas à nier la peur, mais à ne pas lui donner le pouvoir de nous immobiliser. La vie comportera toujours une part d’incertitude. Le courage n’est pas l’absence de peur ; c’est la capacité d’avancer malgré elle. C’est souvent ainsi que l’on cesse de laisser la peur décider à notre place.

Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue – Expert judiciaire