
Vivre avec l’incertitude
L’incertitude fait partie intégrante de la condition humaine.
Qu’il s’agisse d’un résultat médical, d’une décision de justice, d’un entretien important, d’un conflit international ou d’un événement familial, nous sommes régulièrement confrontés à une même question :
Que va-t-il se passer ?
En consultation, nous constatons souvent que la souffrance psychique est davantage alimentée par l’anticipation anxieuse, les ruminations et les scénarios catastrophiques que par l’événement lui-même.
Combien de nuits blanches avant un examen médical ?
Combien d’heures passées à imaginer le pire avant une réponse importante ?
Sénèque observait déjà il y a près de deux mille ans :
« L’homme souffre plus souvent dans son imagination que dans la réalité. »
Cette réflexion rejoint ce que nous observons quotidiennement en psychiatrie. L’être humain supporte difficilement l’incertitude. Il cherche naturellement à comprendre, à prévoir et à contrôler. Lorsque les réponses manquent, l’esprit tente de combler les zones d’ombre, souvent en imaginant les scénarios les plus inquiétants.
Pourtant, aucune existence n’échappe totalement à l’incertitude.
Nous ignorons ce que demain nous réserve. Nous ne maîtrisons ni les événements du monde, ni les décisions des autres, ni même parfois les tournants inattendus de notre propre vie.
La Torah nous enseigne une vérité fondamentale : l’être humain doit agir avec responsabilité, mais il ne contrôle pas tout.
Lorsque les enfants d’Israël traversent le désert, ils avancent sans connaître précisément les étapes qui les attendent. Jour après jour, ils poursuivent leur chemin, guidés par la confiance et la fidélité à leur mission.
Cette image demeure d’une grande actualité.
Nous devons faire ce qui dépend de nous : réfléchir, agir avec discernement, aider les autres, préserver nos valeurs et continuer à construire.
Mais nous devons également accepter avec humilité qu’une partie de la réalité nous échappe.
La Torah ne nous demande pas de vivre dans l’illusion du contrôle. Elle nous invite au contraire à développer la émouna et le bita’hon, cette confiance profonde qui permet de continuer à avancer même lorsque toutes les réponses ne sont pas encore connues.
Cette idée rejoint également une réflexion ancienne de la philosophie grecque : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas.
Nos choix, nos paroles, nos efforts et nos valeurs nous appartiennent.
En revanche, les décisions des autres, les crises du monde ou certains événements de la vie échappent largement à notre maîtrise.
Rabbi Na’hman de Breslev enseignait :
« Le monde entier est un pont très étroit, et l’essentiel est de ne pas avoir peur. »
Cette phrase ne nie pas les difficultés de l’existence. Elle reconnaît au contraire que la vie est parfois fragile, instable et déstabilisante.
Mais elle nous rappelle que la peur ne doit pas devenir le pilote de notre existence.
Nous ne pouvons pas toujours choisir les événements qui surviennent.
En revanche, nous pouvons choisir notre manière d’y répondre.
Nous pouvons continuer à avancer malgré les doutes, malgré les inquiétudes et malgré les questions qui demeurent sans réponse.
Dans un monde traversé par les crises et les incertitudes, la véritable sérénité ne consiste pas à tout maîtriser, mais à continuer à avancer, à agir et à espérer malgré ce qui nous échappe.
C’est souvent lorsque nous acceptons de ne pas tout contrôler que nous découvrons une paix intérieure que la recherche du contrôle absolu ne pourra jamais nous offrir.
Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue – Expert judiciaire
