
Prendre ses distances sans cesser d’aimer
Dans la paracha Lekh Lekha, une dispute éclate entre les bergers d’Avraham et ceux de son neveu Loth. Plutôt que de laisser le conflit s’aggraver, Avraham lui dit « Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre mes bergers et tes bergers, car nous sommes frères. » (Béréchit 13,8)
Puis il lui propose de se séparer : « Hipared na méalaï » — « Sépare-toi donc de moi » (Béréchit 13,9), en lui laissant le choix de la direction.
Une situation qui nous parle à tous.
Qui n’a jamais connu de tensions dans sa famille ? Un frère et une sœur qui ne se comprennent plus, des parents et leurs enfants adultes qui s’opposent sur des choix de vie, des repas de famille où les mêmes disputes reviennent sans cesse…
Et pourtant, on n’ose pas toujours prendre ses distances. On a peur de se fâcher définitivement, de ne plus se parler, de briser les liens. Alors on continue parfois à se voir, malgré les tensions, par crainte que l’éloignement soit vécu comme un rejet.
Mais il faut distinguer séparation et rupture. Ce n’est pas parce qu’on se sépare qu’on rompt les liens.
Sur le plan psychologique, cette distinction est essentielle. Lorsque les émotions prennent le dessus, vouloir absolument régler un conflit peut parfois l’aggraver. Prendre un peu de recul permet alors de retrouver son calme et, parfois, de renouer un dialogue plus serein.
Bien sûr, la distance ne doit pas devenir une fuite ou une manière de punir l’autre. Il faut d’abord privilégier le dialogue et l’écoute et, lorsque cela est possible, expliquer pourquoi on a besoin de recul.
Prendre ses distances ne signifie pas fermer la porte à une réconciliation. Au contraire, cette période d’éloignement peut parfois permettre à chacun de réfléchir, de dépasser ses blessures et de retrouver le désir de se rapprocher.
Aujourd’hui, les SMS et WhatsApp peuvent aussi aider à maintenir ce lien. Il est parfois plus facile d’écrire que de se parler directement. Un simple « Je pense à toi » peut montrer que, malgré les tensions, l’affection est toujours présente.
L’attitude d’Avraham en est une belle illustration. Lorsque Loth se retrouve en danger, il n’hésite pas à partir le sauver. Leur séparation n’avait pas effacé leur attachement.
Avraham nous enseigne que la véritable force d’un lien ne se mesure pas à la proximité entre deux personnes, mais à leur capacité de rester unies, même lorsqu’elles choisissent de s’éloigner.
Car la séparation crée une distance entre les êtres, tandis que la rupture crée une distance entre les cœurs.
Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue
