
Le poids des mots
Les paroles peuvent-elles tuer… ou sauver une vie ?
En consultation, je suis souvent frappé par une réalité. Beaucoup de patients ne se souviennent plus précisément des événements douloureux de leur enfance. En revanche, ils se rappellent parfaitement une phrase.
« Tu n’arriveras jamais à rien. »
« Regarde ton frère, pourquoi n’es-tu pas comme lui ? »
« Tu me fais honte. »
Ces mots ont parfois été prononcés trente, quarante ou cinquante ans plus tôt. Pourtant, ils continuent à habiter leur vie, comme s’ils avaient été gravés dans leur mémoire. Avec le temps, ces paroles finissent parfois par devenir leur propre voix intérieure : « Je ne suis pas capable… Je ne mérite pas d’être aimé… Je vais échouer. » La parole de l’autre devient alors le dialogue intérieur du patient.
À l’inverse, certains patients me racontent qu’une seule parole de confiance, d’un parent, d’un enseignant ou d’un médecin, leur a permis de reprendre leurs études, de quitter une relation toxique ou simplement de croire à nouveau en eux. Une parole juste peut parfois modifier le cours d’une existence.
La science commence aujourd’hui à expliquer ce que la Torah enseignait depuis des millénaires. Les mots ne traversent pas seulement nos oreilles : ils façonnent notre monde intérieur. Selon le contexte, leur répétition et la vulnérabilité de la personne, ils peuvent déclencher un stress important, fragiliser l’estime de soi, entretenir un traumatisme… ou, au contraire, apaiser, réparer et redonner de l’espérance.
Le roi David résume admirablement cette responsabilité de la parole : « Netzor leshonekha méra, ou-sfatekha midaber mirmah » — « Préserve ta langue du mal, et tes lèvres des paroles trompeuses. » (Téhilim 34, 14).
Ce n’est sans doute pas un hasard si la Torah est si exigeante avec notre manière de parler. Le Lachon Hara, la médisance, l’humiliation ou les paroles méprisantes ne sont pas de simples fautes de langage. Elles atteignent la dignité même de l’être humain. Mais la Torah ne nous demande pas seulement de nous abstenir de blesser : elle nous invite aussi à encourager, consoler, réconcilier et relever celui qui souffre.
À l’heure des réseaux sociaux, où une humiliation peut être vue par des milliers de personnes en quelques minutes, certaines paroles laissent des blessures plus durables que bien des violences physiques. Les cicatrices sont invisibles, mais elles peuvent accompagner une personne toute sa vie.
Cette force des mots est au cœur même de la psychothérapie. Le premier pas vers la guérison consiste souvent à mettre des mots sur une souffrance restée silencieuse. En racontant son histoire, le patient commence à lui donner un sens. Mais la guérison dépend aussi des mots du thérapeute. Une écoute authentique, une reformulation juste, une parole d’encouragement ou une interprétation adaptée peuvent transformer le regard que le patient porte sur lui-même. Les mots ne servent donc pas seulement à décrire la souffrance : ils peuvent devenir un véritable instrument de guérison.
La parole possède cependant ses limites. C’est un point que j’explique souvent à mes patients lorsqu’ils sont réticents à l’idée de prendre un traitement psychotrope alors que leur état le justifie. Je leur explique que la psychothérapie et les psychotropes ne s’opposent pas : ils sont complémentaires. Les mots permettent de comprendre la souffrance, de lui donner un sens, de restaurer l’estime de soi et de mobiliser les ressources de la personne. Mais, dans certaines situations, le cerveau a également besoin d’une aide biologique. Une dépression sévère, un trouble bipolaire, une schizophrénie ou certains troubles anxieux graves ne peuvent pas toujours être soulagés par la seule parole. À l’inverse, un médicament, aussi efficace soit-il, ne remplacera jamais l’écoute, la relation thérapeutique et le travail psychique. La véritable prise en charge ne consiste pas à choisir entre les mots et les médicaments. Elle consiste à savoir, pour chaque patient, à quel moment les mots suffisent… et à quel moment ils doivent être soutenus par un traitement psychotrope adapté.
Tant qu’ils ne sont pas exprimés, les mots nous appartiennent. Une fois prononcés, ils appartiennent à celui qui les reçoit, parfois pour toute une vie. À nous de choisir s’ils deviendront une blessure… ou le début d’une guérison.
Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue – Expert judiciaire
