
Interview du Dr Bruno Halioua à l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage chez Fayard
Vous allez publier le 13 mai un livre « Les secrets des mères juives » chez Fayard dans lequel vous évoquez en quoi les mères juives ont joué un rôle majeur dans le destin extrarordinaire de leurs fils devenus célèbres comme Woody Allen, les Marx Brothers, Freud, Einstein, Léon Blum, mais dans ce livre vous évoquez aussi les mères juives au cinéma et à la télévision. Vous allez nous parler d’une mère juive dans – Ma sorcière bien-aimée à la lumière du judaïsme américain des années 60…
Bruno Halioua : Ma sorcière bien-aimée (Bewitched en version originale) est une sitcom américaine culte diffusée de 1964 à 1972, comptant 254 épisodes. Elle met en scène Samantha, une sorcière qui se marie avec un mortel, Darrin, et tente de mener une vie normale en cachant ses pouvoirs magiques à sa famille et à son entourage. En fait ce que peu de gens savent c’est que les scénaristes, tous Juifs, William Asher, Harry Ackerman et Sol Saks, tous trois originaires de New York, ont façonné une dynamique familiale qui transpose en filigrane et de manière subliminale l’histoire d’une femme juive qui a épousé un non juif et qui doit cacher son judaïsme. Dans les années 1950-60, alors que de nombreuses familles juives américaines connaissent une ascension sociale et une intégration croissante dans la classe moyenne, une tension apparaît entre assimilation et préservation des traditions, surtout si on replace la série dans le climat social des années 60. À cette époque, bien que les Juifs américains soient de plus en plus intégrés, ils restent marqués par une histoire récente de discrimination (quotas universitaires, exclusions sociales dans certains clubs ou quartiers jusque dans les années 1950). La sorcellerie dans la série fonctionne comme une différence invisible mais essentielle, que Samantha peut choisir de cacher pour être acceptée. Privée de ses pouvoirs, Samantha déclare en substance qu’elle doit faire “comme tout le monde”. Mais cette situation tourne à l’échec : elle n’est plus elle-même.
La série suggère ainsi une idée forte : l’effacement de l’identité pour s’intégrer a un coût personnel élevé.
La magie devient alors une métaphore de ce qui distingue, mais aussi de ce qui doit être reconnu pour exister pleinement.
Et puis il y a la figure de la “mère juive” Endora qui s’inscrit dans ce contexte culturel des années 1960 ?
B.H. : Le meilleur exemple c’est Endora qui peut être comprise à la lumière d’un archétype très présent dans la culture américaine de l’époque : celui de la “mère juive”, popularisé dans l’humour, le théâtre et la télévision. Elle refuse que sa fille abandonne ce qui fait son identité. Lorsqu’elle déclare à Darrin : « Tu as entraîné ma fille dans un monde qui n’est pas le sien. » elle exprime une inquiétude typique de cette période : celle de voir les nouvelles générations s’éloigner de leur héritage culturel. Ainsi, Endora voit d’un œil désapprobateur le mariage de sa fille avec un simple mortel. Pour elle, Darrin est un être ordinaire, bien trop banal pour mériter Samantha, une sorcière exceptionnelle qui aurait pu aspirer à bien mieux. Son mépris est manifeste : elle refuse de prononcer correctement son prénom, l’affublant constamment de surnoms absurdes et dépréciatifs – Durwood, Dum Dum, Darwin –, provoquant ainsi son irritation. Elle pousse même l’humiliation plus loin en le transformant en animal, en modifiant son apparence ou en lui lançant des sorts qui rendent son quotidien infernal.
Son humour acide et son sens du sarcasme sont devenus des éléments incontournables de la série, conférant à chaque confrontation une saveur inimitable. « Tu as de la chance, Durwood. Ma fille doit voir quelque chose en toi… même si moi, je cherche encore quoi. » Ce genre de répliques cinglantes, ponctuées d’un sourire narquois, rappelle l’humour typique des comédies inspirées de la culture juive, où les mères sont souvent représentées comme intransigeantes, manipulatrices mais fondamentalement attachées à leur famille.
Au-delà de son exaspération face à Darrin, Endora considère le choix de vie de Samantha comme une véritable trahison. Pour elle, voir sa fille renoncer à la magie pour s’intégrer au monde des mortels est une insulte à son héritage. « Ma fille aurait pu épouser un sorcier influent… mais non ! Elle a choisi un simple mortel ! Un employé de bureau ! Quelle honte ! » Cette insistance sur la préservation des traditions et le rejet du métissage culturel rappelle encore une fois la figure de la mère juive qui souhaite voir ses enfants rester fidèles à leurs racines.
Son attitude — intrusive, expressive, critique envers le gendre — correspond aux stéréotypes culturels de la mère juive tels qu’ils circulent alors dans la société américaine, mais elle les dépasse aussi : elle devient une figure de mémoire et de continuité, face à un monde qui valorise la normalisation.
Pourquoi cette lecture, ancrée dans le contexte juif américain des années 60, reste-t-elle pertinente aujourd’hui ?
B.H. : Parce que les dynamiques mises en scène dans Ma sorcière bien-aimée dépassent largement leur contexte d’origine. Les années 1960 marquent un moment charnière : celui où l’intégration des minorités devient plus visible, mais aussi plus complexe. Les tensions entre identité et assimilation, entre tradition et modernité, sont au cœur de nombreuses expériences sociales — hier comme aujourd’hui.
Endora peut être vue comme la gardienne d’une mémoire culturelle, parfois excessive mais profondément signifiante. Samantha incarne une génération intermédiaire, qui cherche à négocier entre héritage et adaptation. Comme elle le dit implicitement à plusieurs reprises : vouloir être “normale” ne signifie pas cesser d’être soi-même. C’est cette tension, jamais totalement résolue, qui donne à la série sa profondeur — et qui explique pourquoi elle continue de résonner aujourd’hui, bien au-delà de son cadre fantastique.
En quoi la relation entre Samantha et Darrin reflète-t-elle les tensions des mariages mixtes dans l’Amérique des années 60 ?
B.H. : Dans les années 1960, les mariages entre personnes issues de milieux culturels ou religieux différents — y compris entre Juifs et non-Juifs — deviennent plus fréquents, mais restent parfois source de tensions familiales. La question de l’assimilation est centrale : faut-il s’adapter à la norme dominante ou préserver ses différences ?
Dans “I, Darrin, Take This Witch, Samantha”, Darrin pose une condition implicite à leur union :
« I don’t want you to use your witchcraft ».
Cette phrase peut être lue comme une métaphore très claire : il accepte Samantha, mais à condition qu’elle n’exprime pas pleinement son identité. Cela rappelle les attentes sociales de l’époque, où l’intégration passait souvent par une forme de discrétion culturelle.
Samantha, elle, tente de concilier ces exigences contradictoires. Elle dit à un moment :
« I’m going to be a normal wife ».
Mais cette volonté de normalité est en tension constante avec ce qu’elle est profondément, ce qui reflète les dilemmes vécus dans certains couples mixtes de l’époque.
Comment la naissance de Tabatha éclaire-t-elle la question de la transmission culturelle dans ce contexte ?
B.H. : Dans les années 1960, la question de la transmission est cruciale pour de nombreuses familles juives américaines : comment transmettre une identité dans une société qui encourage l’assimilation ?
Dans “And Then There Were Three”, l’enjeu est clair : Tabatha sera-t-elle une sorcière ?
Endora insiste implicitement sur l’importance de l’héritage, tandis que Darrin exprime son inquiétude face à cette différence. À un moment, l’angoisse de Darrin traduit une peur très concrète : que l’enfant ne soit pas “comme les autres”.
Cette situation fait écho aux débats réels de l’époque :
• faut-il élever les enfants dans une tradition spécifique ?
• comment gérer une double appartenance ?
• que transmettre dans un contexte d’intégration rapide ?
Samantha, encore une fois, se situe entre ces deux pôles. Elle ne rejette ni son héritage ni son désir d’intégration, ce qui en fait une figure profondément moderne.
Pourquoi cette lecture, ancrée dans le contexte juif américain des années 60, reste-t-elle pertinente aujourd’hui ?
B.H. : Parce que les dynamiques mises en scène dans Ma sorcière bien-aimée dépassent largement leur contexte d’origine. Les années 1960 marquent un moment charnière : celui où l’intégration des minorités devient plus visible, mais aussi plus complexe. Les tensions entre identité et assimilation, entre tradition et modernité, sont au cœur de nombreuses expériences sociales — hier comme aujourd’hui.
Endora peut être vue comme la gardienne d’une mémoire culturelle, parfois excessive mais profondément signifiante. Samantha incarne une génération intermédiaire, qui cherche à négocier entre héritage et adaptation. Comme elle le dit implicitement à plusieurs reprises : vouloir être “normale” ne signifie pas cesser d’être soi-même. C’est cette tension, jamais totalement résolue, qui donne à la série sa profondeur — et qui explique pourquoi elle continue de résonner aujourd’hui, bien au-delà de son cadre fantastique.

