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Quand l’esprit s’évade : Rambam et Spinoza, deux chemins opposés

Le Rambam enseigne que la pensée humaine est une force précieuse, mais limitée et fragile. Dans le Michné Torah – Lois concernant l’idolâtrie (Hilkhoth Avodath Kokhavim) 2:3–4, il met en garde contre une pensée livrée à elle-même, sans cadre ni transmission. Une telle pensée peut s’égarer, s’enorgueillir et produire des constructions séduisantes mais fausses. C’est pourquoi la Torah demande de ne pas suivre son cœur et ses yeux, comme il est dit : « Vous ne vous égarerez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux » (Bamidbar 15,39). Non pour empêcher de réfléchir, mais pour orienter l’intelligence et protéger l’homme.

Pour le Rambam, Dieu n’est pas un objet de spéculation intellectuelle. Il est une Présence à laquelle on se relie. La vérité ne se conquiert pas par une pensée autonome ; elle se reçoit dans une alliance, une tradition, une fidélité à la Torah révélée au mont Sinaï. Penser, oui, mais dans la fidélité à Dieu, sans ériger son propre jugement en critère ultime de la vérité. Lorsque la pensée s’autonomise totalement, elle frôle l’hérésie et devient une forme d’idolâtrie intellectuelle.

À l’opposé, Baruch Spinoza affirme que l’homme peut comprendre Dieu par la pensée libre. La raison humaine, sans cadre révélé, serait capable d’atteindre la vérité. Dieu n’est plus une réalité relationnelle, mais un principe abstrait, identifié à la nature et aux lois du monde. Dans cette perspective, la Torah cesse d’être une révélation divine pour devenir un texte historique et politique, utile à l’organisation de la société. Plus la pensée est libre, plus elle est censée rapprocher de Dieu, mais au prix de la disparition du lien personnel avec Dieu.

Deux conceptions de la liberté se font alors face.
Pour Spinoza, être libre, c’est penser sans contrainte.
Pour le Rambam, être libre, c’est orienter sa pensée vers le Créateur sans s’y perdre.

Cette opposition est profondément actuelle. Elle nous touche chaque fois que nous voulons tout comprendre par nous-mêmes, ou que nous acceptons de faire confiance et de rester fidèles à la Torah. Là où Spinoza voit une émancipation de l’esprit, le Rambam voit un danger spirituel majeur : l’homme qui érige son propre jugement en critère ultime de la vérité, avec le risque de frôler l’idolâtrie.

L’idolâtrie contemporaine, dans notre société civile, ne consiste plus à adorer des statuettes. Elle est bien plus subtile : elle commence lorsque l’homme pense par lui-même, en dehors de la Torah, en faisant de son propre jugement la référence ultime.

De ce fait :
le Rambam protège l’homme de l’ivresse de sa pensée pour préserver le lien avec Dieu ;
Spinoza cherche Dieu par la pensée — au risque de dissoudre l’alliance avec Hachem.

Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue