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Sortir d’Egypte : oser vivre

La Torah dit :
« Moïse parla ainsi aux enfants d’Israël,
mais ils n’écoutèrent pas Moïse,
à cause du découragement (kotser rouaḥ)
et de la dure servitude. »
— Chemot (Exode) 6,9
Moïse annonce la liberté, mais le peuple n’entend pas.
Non par refus, mais parce que la fatigue et l’habitude ont rétréci l’espace intérieur.
Mitsraïm — « les étroitesses » — n’est pas seulement un lieu d’oppression :
c’est un état où l’on s’accommode de ce qui enferme,
où l’on préfère le connu à l’inconnu, même lorsqu’il pourrait libérer.

Être en Égypte, c’est se complaire dans ses habitudes.
Ce ne sont pas toujours des chaînes visibles,
mais des routines rassurantes qui finissent par étouffer.
On continue, on s’adapte, on tient
comme si tout changement devenait menaçant.

Cela se voit dans le travail :
rester dans un poste qui n’a plus de sens par peur de perdre la sécurité .
Dans les addictions :
répéter un comportement non par plaisir, mais pour éviter le vide.
Dans les relations :
rester par habitude,
se persuader que l’on est fidèle, alors que l’on s’est simplement installé dans l’immobilité.
Dans la vie intérieure :
s’enfermer dans une image figée de soi.

La Torah nomme cela kotser rouaḥ : le souffle court.
On ne refuse pas la liberté,
on n’a plus l’espace intérieur pour l’imaginer.

Car, comme l’enseigne Hillel l’Ancien,
« celui qui n’augmente pas diminue » (Pirkei Avot 1,13) :
il n’existe pas d’immobilité neutre ; ne pas grandir, c’est déjà se rétrécir.

Et Rabbi Na’hman de Breslev exprime cette même vérité avec une force saisissante :
« Toute la terre entière est un pont très étroit,
et l’essentiel est de ne pas avoir peur du tout. »
Traverser implique un risque.
Mais rester immobile par peur de tomber,
c’est déjà tomber intérieurement.
Un philosophe moderne le dira autrement.
Henri Bergson (1859–1941) écrit :
« Exister consiste à changer,
changer à mûrir,
mûrir à se créer indéfiniment soi-même. »
La sortie d’Égypte commence quand on choisit enfin de vivre selon nos convictions et nos envies,
plutôt que de survivre dans des habitudes qui nous rassurent mais nous étouffent.
La délivrance ne débute pas quand les chaînes tombent,
mais quand le souffle revient —
quand l’homme ose préférer l’inconfort du changement
à la sécurité qui enferme.

Docteur Gilles Uzzan
Psychiatre – Addictologue