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Il faut lire l’ouvrage «La Shoah au cœur de l’anéantissement» pour lutter contre les ultracrepidarianistes de la Shoah

Au cours des deux dernières décennies, on a assisté à l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens qui ont apporté une contribution importante à l’histoire de la Shoah. Ils ont réalisé un colossal travail de recherche dans les archives qui a permis d’améliorer considérablement la connaissance de l’histoire de l’anéantissement des Juifs d’Europe poursuivant l’œuvre de Léon Poliakov, de Serge Klarsfeld et d’Annette Wieworka. 

Quotidiennement, inlassablement, ces hommes et ces femmes assemblent patiemment et avec obstination le gigantesque puzzle de ces millions de pièces d’archives conservées aux quatre coins du monde. Grâce à leurs travaux, il est possible en 2021 d’avoir une connaissance plus précise et mieux documenté des milliers d’événements qui ont jalonné l’histoire de la Shoah. Le travail de cette nouvelle génération d’historien apporte des perspectives de recherche totalement novatrices et encourage de jeunes étudiants à poursuivre des études plus approfondies.

Olivier Lalieu, historien au Mémorial de la Shoah et membre du Centre international pour l’éducation sur Auschwitz et l’Holocauste au musée d’Etat d’Auschwitz-Birkenau vient d’apporter une contribution importante à l’histoire de la Shoah avec l’ouvrage qu’il vient de publier « La Shoah. Au cœur de l’anéantissement » (Edition Tallandier). Avec intelligence et dans un souci de clarté didactique, il s’est entouré des meilleurs historiens européens de la Shoah– Philippe Boukara, Tal Bruttmann, Johann Chapoutot, Piotr M.A.Cywinski, Joël Kotek et Christoph Kreutzmüller – pour réaliser cet ouvrage unique sur la page la plus noire de l’histoire du XXème siècle.

L’originalité de ce livre repose dans la sélection des pièces d’archives (Photographies, dessins, lettres, rapports, témoignages) qui ont été savamment recherchés et présentés afin de mieux comprendre l’enchainement et le déroulement de l’anéantissement des juifs d’Europe. Cet ouvrage apporte un éclairage novateur sur la mise en place des mouvements de résistance juives qui ont lutté afin de freiner l’inlassable et l’inexorable processus d’anéantissement du peuple juif. Olivier Lalieu souligne à juste titre : « Chacun de ses précieux documents participe à façonner cette histoire que les Nazis refusaient de voir écrire et divulguer. ». Il a pris soins de contextualisé et de commenté avec rigueur et précision chacune des pièces d’archives inclus dans l’ouvrage qui est le fruit de l’opiniâtreté et de la patience du travail de l’ombre réalisé par les documentalistes du Mémorial de la Shoah (comme Lior Smadja ou Karen Taieb).Parmi les pièces d’archives présentés dans cet ouvrage, mon attention m’a particulièrement intéressé dans cette période particulière où un ultracrépidarianiste (personne qui donne ouvertement son opinion hors de son domaine de compétence) cherche à remanier l’histoire de la Shoah en France.

L’ouvrage présente la version originale du statut des juifs d’octobre 1940 qui a été retrouvée et authentifié par Serge Klarsfeld en 2010. Personne ne peut douter de l’antisémitisme virulent de Pétain quand on voit les modifications qu’il a apporté au texte initial. Comment est-il possible d’affirmer de manière péremptoire que Pétain a voulu protéger les Juifs français en voyant le trait rageur qui barre le texte qui prévoyait d’épargner « les descendants de Juifs nés français ou naturalisés avant 1860 » ? Comment est-il possible d’imaginer une quelconque mansuétude de Pétain quand on voit son annotation dans le texte visant à accroitre le champ d’exclusion des Juifs français et étranger dans le domaine de la justice et de l’enseignement ? Cette pièce d’archive réduit à néant tous les débats stériles qui polluent les réseaux sociaux ou les chaines d’information au sujet d’une soi-disant bienveillance à l’égard des Juifs français par le Maréchal Pétain.  

Persister dans la volonté de croire que le maréchal Pétain a protégé les Juifs français relève de ce qu’on appelle en psychologie l’effet BunningsKruger, (aussi appelé effet de surconfiance), qui est un biais cognitif controversé par lequel les personnes les moins compétentes dans un domaine donné ont tendance à surestimer leurs compétences. A l’heure où on assiste à la disparition progressive des derniers témoins de cette tragédie et à la volonté sans cesse accru des négationnistes de nier l’existence de la Shoah, il est très important de lire ce livre et de l’offrir à un maximum de personnes et en particulier aux jeunes générations qui devront à leur tour assurer cette transmission. Serge Klarsfeld résume ce que j’ai ressenti en fermant la dernière page de cet ouvrage avec ces photos de ces enfants quelques minutes seulement avant leur exécution : « On sort meurtri de ce livre. Mais toutes les générations pourront y puiser un enseignement, averties de ce qui fut et ce qui pourrait se renouveler ».

Olivier Lalieu (sous la direction de), La Shoah. Au cœur de
l’anéantissement, Tallandier, Paris, 2021, 304 pages, 32 euros.