
LE LANCET FACE À GAZA : QUAND L’AUTORITÉ SCIENTIFIQUE FLIRTE AVEC LE MILITANTISME POLITIQUE
Par Bruno Halioua, Président de l’AMIF (Association des Médecins Israélites de France)
Il est des questions que l’on hésite à poser, tant elles dérangent. Celle-ci en fait partie. The Lancet — fleuron du journalisme médical mondial, revue dont le nom seul suffit à conférer autorité à n’importe quelle donnée — aurait-il, depuis le 7 octobre 2023, perdu une part de sa boussole scientifique ? Les faits, hélas, autorisent la question.
Un déséquilibre qui ne s’explique pas par la seule géographie des souffrances
Dans le monde médical, publier dans The Lancet, c’est exister. La revue fait les carrières, fixe les agendas, oriente les politiques de santé publique à l’échelle planétaire. Cette influence est une responsabilité. Or depuis le 7 octobre 2023, cette responsabilité semble peser moins lourd que certaines convictions.
Les chiffres sont éloquents. The Lancet a consacré environ cinq fois plus d’articles au conflit israélo-palestinien qu’à la guerre au Soudan — une centaine contre une vingtaine. Davantage, en réalité, que sur les six principaux conflits meurtriers du monde réunis : Soudan, République démocratique du Congo, Syrie, Ukraine, Yémen, Myanmar. Est-ce parce que la souffrance à Gaza serait plus digne d’attention que la famine au Soudan, qui a provoqué la plus grave crise de déplacements de population du monde actuel ? Personne ne l’affirmera ouvertement. Pourtant, les colonnes de la revue semblent, elles, avoir tranché.
Ce qui aggrave le constat, c’est la nature même de ces publications. L’essentiel de cette couverture ne repose pas sur des études originales soumises à l’évaluation par les pairs — c’est-à-dire sur de la science. Il s’agit, pour la plus grande part, de correspondances, d’éditoriaux, de tribunes. Des opinions, en somme, revêtues des habits de la rigueur scientifique.
Deux affaires, un même symptôme
Deux épisodes illustrent cette dérive avec une clarté particulière.
Le premier remonte à juillet 2024. The Lancet publie une correspondance avançant le chiffre de 186 000 morts potentiellement attribuables à la guerre de Gaza. L’estimation ne repose sur aucune donnée nouvelle : c’est une extrapolation statistique fondée sur un coefficient historiquement contesté. Peu importe. En quelques heures, le chiffre fait le tour du monde. Des parlementaires britanniques, canadiens, australiens s’en emparent et l’agitent comme une preuve scientifique établie du génocide commis par Israël. The Lancet n’a jamais rien affirmé de tel. Mais The Lancet n’a pas non plus jugé utile de le dire clairement, promptement, fermement. Ce silence n’est pas anodin. Il est, lui aussi, un choix éditorial.
Le second épisode est plus récent. En juin 2026, la revue consacre un World Report à une pétition internationale réclamant l’exclusion de l’Association médicale israélienne de la World Medical Association, au motif de sa prétendue complicité dans ce que ses promoteurs qualifient de « génocide ». L’article cite bien la réponse de l’association israélienne et le refus de principe de la WMA face à toute exclusion à caractère politique. Mais le cadrage, le titre et l’ordonnancement des citations donnent l’avantage narratif aux initiateurs de la campagne. Le résultat ne tarde pas : sur les réseaux sociaux, la nouvelle circule que « The Lancet demande la suspension de l’Association médicale israélienne ». C’est faux. Mais l’ambiguïté a suffi, et le prestige de la revue a fait le reste.
Une revue ne contrôle pas ce que les réseaux sociaux font de ses publications. En revanche, elle contrôle l’ambiguïté qu’elle laisse prospérer. Max Weber distinguait l’éthique de la conviction — défendre ce que l’on croit juste — et l’éthique de la responsabilité — anticiper les effets prévisibles de ses actes. The Lancet a manifestement choisi la première. Il serait temps qu’il redécouvre la seconde.
Au-delà de la médecine : un label de vérité devenu arme politique
Cette affaire déborde largement le cercle médical. Pour l’opinion publique, ce qui paraît dans The Lancet est de la science. Ce n’est pas une perception ; c’est la puissance que des décennies de rigueur ont construite. Quand cette puissance se met au service d’opinions politiques — même sincères, même généreuses dans leur intention — elle cesse d’être un outil de connaissance pour devenir un instrument de persuasion.
Or nous ne sommes pas dans un contexte ordinaire. Les actes antisémites sont en forte hausse dans plusieurs pays occidentaux. De nombreux médecins juifs — au Canada, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie — témoignent d’une hostilité croissante, souvent formulée sous le vocabulaire de l’antisionisme. Dans ce climat, chaque titre compte. Chaque cadrage pèse. Chaque silence produit un effet.
Répétons-le clairement : il ne s’agit pas d’interdire à The Lancet d’avoir des opinions, ni de dénoncer les violations du droit humanitaire international. Une grande revue médicale a non seulement le droit mais le devoir de s’engager sur ces questions. Ce qui est en cause, c’est autre chose : c’est la frontière, de plus en plus floue, entre l’engagement éditorial et le militantisme politique ; entre la prise de position fondée sur des faits et l’opinion habillée en science.
La vraie question est simple, et elle est redoutable : peut-on conserver l’autorité de la science quand on en fait un instrument du débat politique ? The Lancet a longtemps incarné la réponse à cette question par la qualité de ce qu’il publiait. Aujourd’hui, c’est cette réponse elle-même qui est en jeu. Et c’est à la revue, désormais, de la formuler.
