
J’ai lu pour vous
Avec Les Le Pen, une famille française (Perrin), publié récemment, Christophe Bourseiller ne livre ni une biographie classique de Jean-Marie Le Pen, ni une histoire partisane du Front national, mais une saga familiale inscrite dans le temps long, de 1928 à nos jours. Le pari est clair : comprendre le lepénisme non seulement comme un phénomène idéologique, mais comme le produit d’une dynamique clanique faite de transmissions, de ruptures, de rivalités, de fidélités et de passions.
L’auteur évoque le rapport de Jean-Marie Le Pen avec les Juifs, et en particulier les attaques virulentes de la presse frontiste, dans les années 1980 et 1990, contre ce qu’il appelle le « lobby juif », mais aussi contre le CRIF et le B’nai B’rith. On peut lire, dans un « tiré à part » intitulé Ce que l’on vous cache, publié dans le quotidien Présent, que : « L’alliance avec le Front national a donc été interdite par l’association internationale des B’nai B’rith [sic]. Mais tout se passe comme si l’on avait affaire à une puissance colossale et redoutable, irascible et carnassière, dont personne n’oserait parler […]. »
L’auteur explique longuement les provocations répétées de Jean-Marie Le Pen, notamment l’épisode du « Durafour-crématoire » et surtout l’affaire dite du « détail », survenue le 13 septembre 1987, qui a constitué un tournant majeur dans l’histoire du Front national et dans la trajectoire politique de Jean-Marie Le Pen. En prononçant cette phrase ambiguë : « Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question, mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », Jean-Marie Le Pen provoque la stupeur parmi certains cadres du Front national.
L’auteur nous apprend qu’une tentative de sortie de crise est organisée. Le député Pierre Ceyrac sollicite l’intervention de Sir Alfred Sherman, éditorialiste du Times et proche de Margaret Thatcher. Reçu à Montretout, Sherman propose une déclaration publique exprimant des regrets clairs et des excuses à la communauté juive. Jean-Marie Le Pen refuse alors catégoriquement. Sa justification est explicite : « Vous ne connaissez pas le Front national. Si je dis ça, je perds les vieux de la vieille. »
Au lieu d’amortir le choc, Le Pen choisit l’escalade. Les jours suivants, il multiplie les interventions publiques. Le 15 septembre, il affirme ne rien regretter et soutient que le terme « détail » n’aurait aucune portée restrictive. Le 18 septembre, il avance que les chambres à gaz ne figureraient pas dans les Mémoires de Winston Churchill, argument fragile destiné à relativiser leur centralité historique.
Presque trois décennies plus tard, le 2 avril 2015, sur BFMTV face à Jean-Jacques Bourdin, il maintient que les chambres à gaz constituent un « détail » et refuse de qualifier la Shoah d’« horreur absolue », se contentant d’affirmer que « la guerre est horrible ». Cette obstination entraîne une rupture historique avec sa fille, Marine Le Pen. Qualifiant ces propos de « faute politique », elle engage une procédure disciplinaire qui conduit à la suspension puis à l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du parti qu’il a fondé.
En conclusion, l’affaire du « détail » a révélé une stratégie particulière de Jean-Marie Le Pen, qui a choisi de provoquer, de polariser et de se poser en victime du système, au prix d’un isolement institutionnel. L’épisode du « détail » en 1987 apparaît ainsi comme un moment fondateur : celui où le Front national choisit la radicalité identitaire pour consolider un socle militant plutôt que la respectabilité politique.
Les Le Pen, une famille française (Perrin, 2026).
Dr Bruno Halioua
