
Entebbe aujourd’hui
Le 4 juillet 1976 eut lieu, à l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda, la libération des passagers israéliens et juifs ainsi que de l’équipage d’un avion d’Air France. Il provenait de Tel Aviv et, lors d’une escale à Athènes, y étaient montés quatre terroristes lourdement armés.
Jacques Tarnero, l’auteur de Décryptages, vient de réaliser un documentaire décrivant cette opération mythique, effectuée par l’unité d’excellence israélienne, la Sayeret Matkal, et appelée aujourd’hui « opération Yonathan » en mémoire de son chef, Yonathan Netanyahu, frère aîné du Premier ministre actuel d’Israël. Il fut le seul soldat israélien tué au cours de cette intervention. Surin Hershko, tétraplégique depuis Entebbe, exprime, dans un entretien très émouvant dans le film, sa fierté d’avoir participé à l’opération de sauvetage.
J’ai gardé un souvenir très intense de ces jours-là et je recommande à tous de voir ce film sur lequel Tarnero travaillait depuis des années, sans les soutiens professionnels auxquels il aurait pu s’attendre, car le sujet est, comme on dit pudiquement, « politiquement sensible ». Autrement dit, il est gênant de présenter au public français un document où l’armée israélienne se trouve mise à l’honneur.
Or, cinquante ans plus tard, on voit que la libération des otages d’Entebbe, ses causes et les réactions qu’elle a suscitées avaient un aspect prémonitoire.
Victimes, auteurs, spectateurs, c’est une triade qui enclôt depuis toujours les actions contre des Juifs. Or, à Entebbe, on ne pouvait pas s’y tromper : les terroristes ont libéré certains passagers et n’ont retenu que les Juifs. Wilfried Böse et Brigitte Kuhlman, nés dans l’immédiate après-guerre et membres de l’extrême gauche allemande, ne désavouaient donc pas leurs prédécesseurs nazis…
Du côté d’Israël, la Sayeret Matkal, sous la direction d’Ehud Barak, avait, en 1972, mis fin à l’enlèvement de la Sabena sur l’aéroport de Lod – une opération où le jeune Benjamin Netanyahu avait été blessé –, mais elle avait échoué dans l’école de Maalot où 22 enfants avaient été tués par les terroristes du FDLP.
Les familles faisaient pression sur le gouvernement israélien pour qu’il cède aux preneurs d’otages. L’aéroport de Charm el-Cheikh, alors aux mains d’Israël, était à plus de trois mille km d’Entebbe. Comment échapper aux radars des pays survolés, poser les très lourds avions de transport sans se faire repérer, éliminer les terroristes avant qu’ils ne tuent les otages et faire le plein pour le retour ? Le plan, préparé en quelques jours, dévoilait l’extraordinaire technicité israélienne, la capacité à penser en dehors de la boîte par les équipes militaires et la prise de risque éclairée par les décideurs politiques, le prudent Premier ministre Rabin en tête. Les relâchements qui avaient conduit aux échecs de la guerre du Kippour trois ans plus tôt avaient obligé à une refonte rigoureuse et à un engagement d’une extrême exigence.
Du côté des terroristes, les deux révolutionnaires allemands marxistes illuminés n’étaient que les petites mains du FPLP. Le chef réel de l’opération était un Palestinien entré dans l’avion avec eux à Athènes. Il prenait ses ordres auprès de Wadie Haddad, alias Abu Hani, un médecin palestinien qui dirigeait les opérations extérieures du FPLP. Or, les documents retrouvés après la chute de l’URSS ont confirmé que Wadie Haddad était un agent du KGB.
On oublie souvent de mentionner le rôle que l’URSS a joué au cours de ces années dans le financement du FPLP et d’autres mouvements de libération marxistes, mais aussi dans l’émergence de la question palestinienne comme foyer de cristallisation de la haine contre les États-Unis et leurs alliés israéliens. Dès la fin de la guerre des Six Jours, où leurs clients avaient été ridiculisés, les Soviétiques s’étaient lancés, chez eux et leurs vassaux tels que la Pologne, dans une vaste campagne antisémite sous couvert d’antisionisme. L’URSS a disparu (encore que…), mais les outils linguistiques qu’elle a élaborés contre Israël se sont affinés, notamment au sein de l’ONU. Traité aujourd’hui de génocidaire, l’État d’Israël y avait été, il y a cinquante ans, qualifié de raciste, six mois avant Entebbe. Une résolution préparée par l’URSS, votée par ses alliés anti-impérialistes et musulmans et promulguée par une ONU dont le Secrétaire général, l’Autrichien Kurt Waldheim, était un ancien officier allemand dans les Balkans, hautement impliqué dans les massacres d’otages et les déportations des Juifs. Toutes choses que les Occidentaux, apparemment, ont longtemps ignorées, mais que les Soviétiques connaissaient, ce qui leur donnait un mode de pression très efficace…
Et la France à l’époque d’Entebbe ? C’était la France de Giscard, la France anti-israélienne du « en même temps » version implicite, votant contre la résolution assimilant le sionisme au racisme, mais incapable de féliciter Israël après Entebbe et critiquant la violation de la souveraineté de l’Ouganda.
Heureusement, il y eut le magnifique comportement de l’équipage d’Air France qui refusa d’abandonner les passagers juifs.
Mais il y eut aussi des commentaires ignobles. Serge July publie, à la libération des otages, un éditorial intitulé « Championnat du terrorisme, Israël en tête »…
Serge July a plus tard atténué ses critiques envers Israël. Comme quoi, il reste toujours quelques raisons d’espérer…
Dr. Richard PRASQUIER
