
Est-il casher de cracher ?
Cette semaine, je suis allé aux journées organisées à Paray-le-Monial par la communauté de l’Emmanuel. Ce mouvement, issu d’un simple groupe de prière constitué après Vatican II, a apporté un souffle nouveau au catholicisme français. Depuis une dizaine d’années, les journées de Paray contiennent des sessions de connaissance du monde juif sous tous ses aspects.
Les Juifs qui y participent rencontrent des chrétiens bienveillants mais soumis à un bombardement médiatique, pour lesquels ils demandent des explications. C’est une occasion de sortir de nos silos relationnels, de nous rendre compte que la France n’est pas antisémite dans ses tréfonds, et que c’est à cette majorité silencieuse, et non aux drogués de l’antisionisme, qu’il faut faire comprendre le combat d’Israël pour sa survie.
À plusieurs reprises, j’ai entendu la question : « Mais pourquoi ces agressions contre les chrétiens en Israël ? ». Il faut en parler pour préserver le caractère authentique d’un dialogue qui court aujourd’hui le risque de l’indifférence ou de la réactivation des vieilles hostilités.
Plusieurs épisodes spectaculaires ont récemment choqué.
Le 29 mars, le Patriarche et le Custode se voient interdire par la police l’entrée de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem pour y célébrer la messe des Rameaux.
Le 19 avril, dans un village chrétien du sud Liban, un soldat israélien fracasse une statue du Christ pendant qu’un autre soldat filme la scène.
Le 28 avril, sur le mont Sion, la vidéosurveillance montre une religieuse projetée au sol par un homme qui la couvre ensuite de coups de pied.
Dans le premier cas, les craintes sécuritaires en période de bombardements iraniens sont une explication plausible. Mais les deux autres, qui ont entraîné des sanctions immédiates, dévoilent un phénomène inquiétant : le harcèlement des clercs ou religieuses en tenue est devenu monnaie courante et l’impunité semble habituelle. Heureux de voir en France des non-Juifs protester quand des Juifs portant une kippa se font agresser, il nous faut protester aussi quand des chrétiens se font harceler par des Juifs.
C’est ce que font indépendamment, à Jérusalem, le Centre Rossing et le RFDC, Centre de données sur la liberté religieuse. Ils comptabilisent les incidents puisque le gouvernement ne le fait pas et le RFDC accompagne les ecclésiastiques avec des volontaires si besoin. La signalisation de ces agressions est récente et la sous-déclaration est massive, mais 83 actes anti-chrétiens entre avril et juin 2026 ont été répertoriés, un par jour environ, bien en deçà de la réalité quotidienne. La plupart des actes, mais pas tous, ont lieu en Vieille Ville de Jérusalem, et souvent dans le quartier arménien.
Le type d’agression le plus fréquent, bien plus que les insultes ou les coups, ce sont les crachats.
Ce n’est pas un hasard, c’est un jeu de mots….
Au cours de la prière Alenou qui, trois fois par jour, clôt l’office, le fidèle juif exprime sa reconnaissance d’avoir été préservé de l’égarement spirituel, contrairement aux idolâtres qui, dit la prière, « se prosternent devant la vanité et le vide, et prient un dieu qui ne sauve pas ». En hébreu, le vide se dit « rik », un mot qui évoque la salive, « rok ». Dans la tradition mystique, l’expression de cette impureté majeure qu’est l’idolâtrie génère une production de salive qu’il faut évacuer. D’où l’assez fréquente tradition de cracher, « yarok », discrètement ou dans un mouchoir, lorsqu’on arrivait à cette partie de l’office.
Lorsque les Juifs entrent en contact avec des rites polythéistes, grecs, romains ou persans, s’impose le terme de « avoda zara », culte étranger, pour dire idolâtrie, et la Mishna, dans le traité de ce nom, définit les règles de mise à distance entre Juifs et idolâtres.
Avec son monothéisme strict, jamais l’islam ne fut accusé d’Avoda Zara, mais en ce qui concerne le christianisme, avec la Trinité et le culte des images, la situation était plus litigieuse. Inversement, la formulation d’une « divinité qui ne sauve pas » a fait de Alenou un point focal de l’antijudaïsme chrétien, auquel le crachat fournissait, à contre-sens, un aliment supplémentaire.
Globalement, les décideurs vivant en monde musulman, tels Maimonide, adoptaient vis-à-vis du christianisme une position négative, et ceux qui vivaient en monde chrétien, tels les tosafistes, le Meiri, redécouvert par la philologie moderne, et le Rema, le grand décideur du judaïsme ashkénaze, adoptaient des positions plus ouvertes.
Avec le temps, la question du christianisme comme idolâtrie a perdu sa pertinence et la compréhension entre Juifs et chrétiens a énormément progressé. Aujourd’hui, des groupes minoritaires mais toxiques font du crachat une arme de combat.
Certains des cracheurs suivent seulement les instructions de leurs chefs spirituels. D’autres proviennent de la mouvance hardal, ultra-orthodoxe sioniste nationaliste, ou bien du kahanisme raciste.
La configuration politique actuelle favorise leur impression d’impunité et la violence de ces mouvements ne s’exerce pas uniquement contre les chrétiens. Mais il faut aussi se méfier de certaines accusations : ainsi, la tentative d’incendie de l’église de Taybeh de l’an dernier s’est révélée n’être qu’un feu de broussaille.
Il faut en tout cas saluer ceux qui luttent pour que l’animosité contre les chrétiens ne se cachérise pas. Ils ont l’appui verbal, sinon opérationnel, des grands rabbins d’Israël et du chef de gouvernement. Mais surtout, à n’en pas douter, ils sont la majorité du peuple israélien.
Dr. Richard PRASQUIER
