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Quand la chirurgie clandestine sauvait des vies dans le ghetto de Varsovie

Halioua B, Zerbib M, Prasquier R, Rimmer R. Foreskin Reconstruction in the Warsaw Ghetto: A Surgical Strategy for Survival. Urology. 2026 Sep;215:1-3. 

Dans la Pologne occupée par les nazis, un détail anatomique valait condamnation à mort : la circoncision. Pour franchir les murs du ghetto et échapper aux rafles, des hommes juifs ont eu recours à une opération clandestine aussi périlleuse qu’inattendue : la reconstruction de leur prépuce. Récit d’une résistance médicale méconnue.

Automne 1940. Au cœur de Varsovie, les autorités nazies enferment près de 450 000 Juifs derrière de hauts murs de briques. À partir de l’été 1942, avec les déportations massives vers le camp d’extermination de Treblinka, il n’y a plus d’illusion possible : rester dans le ghetto, c’est mourir. La seule chance de survie consiste à s’évader pour se fondre dans la population du côté « aryen » de la ville.

Mais une fois hors des murs, un piège redoutable guette les fugitifs : les szmalcownicy, des maîtres-chanteurs polonais qui traquent les Juifs cachés pour les rançonner avant de les livrer à la Gestapo.

Pour démasquer un homme, leur méthode est impitoyable et expéditive : ils exigent qu’il baisse son pantalon. Dans l’Europe de l’époque, la circoncision est le signe quasi exclusif de l’identité juive. Face à ce contrôle anatomique, les faux passeports, les faux certificats de baptême et le polonais le plus parfait ne servent plus à rien. Le verdict tombe aussitôt, souvent suivi d’une exécution immédiate.

C’est face à cette traque obsessionnelle que va naître, dans le plus grand secret, une stratégie chirurgicale inédite.

Une idée venue de l’Antiquité

L’idée de « dé-circoncire » un homme n’est pas totalement nouvelle. Deux mille ans plus tôt, sous la domination grecque, des Juifs hellénisés cherchaient déjà à effacer leur circoncision pour pouvoir fréquenter les gymnases nus sans être stigmatisés. Ils utilisaient alors le Pondus Judaeus, un petit poids en bronze suspendu à la peau pour l’étirer au fil des mois. Le médecin romain Celse en avait même décrit des versions chirurgicales dans ses traités antiques.

Mais ce qui était dans l’Antiquité un souci d’intégration sociale devient, dans le ghetto de Varsovie, une question de vie ou de mort. Dans le milieu clandestin, cette opération porte un surnom évocateur : « le baptême par le couteau ».

Un réseau de blouses blanches au péril de leur vie

Comment réaliser une opération intime et délicate dans une ville quadrillée par la terreur ? Il fallait une organisation sans faille et un dévouement absolu.

Un groupe de médecins polonais courageux décide de relever le défi. À leur tête se trouvent des praticiens éminents comme le professeur Andrzej Trojanowski et le docteur Feliks Kanabus. La toute première opération est réalisée par Kanabus directement dans son appartement privé, sur un confrère médecin juif, le Dr Ludwik Koenigstein. L’intervention réussit, et le fils de Koenigstein est opéré dans la foulée.

Face aux demandes désespérées, le réseau s’élargit. Les chirurgiens bénéficient de la complicité d’anesthésistes, de directeurs d’hôpitaux et d’infirmières engagées dans la résistance. Les patients sont admis dans des établissements de santé polonais sous de fausses identités, enregistrés avec des diagnostics inventés de toutes pièces pour justifier leur hospitalisation et le temps nécessaire à leur convalescence.

Dans cette clandestinité, les barrières tombent : le Dr Adam Gutgisser, un médecin juif caché sous le nom d’Edward Drozdowicz, participe activement à sa propre intervention avant d’aider à opérer d’autres compagnons d’infortune.

Le défi du scalpel : fabriquer un « faux » prépuce

Sur le plan technique, les chirurgiens doivent innover en urgence :

· L’abandon des greffes : L’idée de prélever de la peau sur la cuisse ou l’abdomen pour fabriquer un prépuce est vite abandonnée : cela laissait des cicatrices trop voyantes et suspectes en cas de fouille.

· La technique retenue : Les praticiens choisissent de mobiliser la peau existante du pénis. En pratiquant une incision sur le dessus de la verge et en décollant délicatement la peau, ils la font glisser vers l’avant pour recouvrir entièrement le gland.

· L’astuce de la suture : Pour éviter que cette peau ne se rétracte spontanément vers l’arrière, le chirurgien resserre l’extrémité avec des points de suture pour créer un léger rétrécissement artificiel (un phimosis).

· La convalescence : Un pansement adhésif spécifique, placé entre la peau et le gland pour éviter qu’ils ne fusionnent, devait être gardé pendant près de six semaines.

Pour les enfants, dont les tissus sont plus souples, certains évitaient le bistouri : ils appliquaient des tractions mécaniques douces et des massages répétés pour étirer progressivement la peau.

L’angoisse de la cicatrice

Opérer dans de telles conditions représentait un pari risqué. Le manque de matériel d’asepsie et d’anesthésie rendait les infections et les nécroses cutanées fréquentes. Sur 48 opérations documentées par le Dr Janusz Skórski, l’un des acteurs de cette épopée, 34 furent de francs succès.

Mais la chirurgie portait un terrible paradoxe : le résultat devait être visuellement parfait. Une cicatrice trop rouge, boursouflée ou anormale pouvait éveiller les soupçons d’un délateur expérimenté et signer l’arrêt de mort de celui qu’on avait voulu protéger.

Entre héroïsme et zones d’ombre

Cette page d’histoire met en lumière des actes de pure grandeur d’âme : le Dr Feliks Kanabus et le Pr Andrzej Trojanowski ont risqué le peloton d’exécution pour sauver des inconnus, ce qui leur a valu d’être honorés après-guerre du titre de Justes parmi les Nations par le mémorial de Yad Vashem.

L’histoire n’est pourtant pas dépourvue de zones d’ombre. Des témoignages d’époque, comme ceux de l’écrivain Jonas Turkow, rappellent que certains médecins peu scrupuleux exigeaient des fortunes pour pratiquer cette opération, créant une cruelle injustice : celle d’une survie réservée à ceux qui pouvaient payer.

Une ultime trace de résistance

Longtemps oubliée — les premiers écrits du Dr Skórski ayant mis plus de 50 ans avant d’être officiellement publiés en Pologne —, cette pratique de la dé-circoncision clandestine montre jusqu’où les persécutés et leurs soutiens ont dû aller pour contourner la mécanique d’extermination nazie.

Elle rappelle enfin une réalité poignante de la Shoah : si le corps humain a été transformé par les bourreaux en une preuve biologique pour tuer, il est aussi devenu, entre les mains de chirurgiens courageux, l’ultime territoire de la résistance.