
Tenir ou Partir
« Notre unité suppose de lutter sans relâche contre l’antisémitisme, contre le racisme, contre toutes les formes de discrimination » a dit le Président de la République le 31 décembre. L’ordre des mots importe. Président du Crif à l’époque, j’avais refusé en 2012 après les assassinats de Toulouse qu’une manifestation se tienne à Paris contre le « racisme et l’antisémitisme » (sans compter l’islamophobie…).
Il faut se féliciter de la formulation d’Emmanuel Macron. Qui prétend que la France d’aujourd’hui est l’Allemagne d’après 1933 dit un mensonge.
Il y a aujourd’hui une majorité de Français conscients de l’explosion antisémite et désirant qu’on y mette fin. Mais ce ne sont pas les majorités qui font l’événement. Les Juifs savent qu’il existe dans la population qu’un nombre croissant d’individus déclarent de façon désinhibée qu’ils ne les aiment pas, que c’est particulièrement le cas chez les jeunes et que certains référents intellectuels, artistiques, médiatiques, administratifs ou politiques sont atteints d’hémianesthésie émotionnelle, de cécité unilatérale, d’angélisme indifférencié, de résignation fataliste, de suivisme peureux ou, plus cyniquement, de minimisation opportuniste.
Les Juifs savent que derrière les agressions, les menaces, les allusions, les mensonges et les ricanements il n’y a pas uniquement des indignations personnelles, des loups solitaires ou des imbéciles individuels, mais des financeurs de haine manipulant des réseaux sociaux et corrompant des institutions respectées.
Ils ont vu l’accumulation de mensonges à l’égard d’Israël, qui par leur répétition ont pris une allure d’évidence sans que les preuves du contraire n’influent sur l’hostilité de ses ennemis. Ils comprennent que quand on dit famine, génocide, apartheid ou Shoah, les contre-arguments étayées ne servent à rien. Avec une génération gavée à Tik Tok, X ou leurs avatars, chez qui l’information non vérifiée est plus honorable que l’autre et qui sera demain la cible des progrès de l’IA, c’est l’utilité même d’une vérité dans le champ social qui devient obsolète, mais leurs ainés du journalisme «respectable» en confondant idéologie et information, ont balisé le chemin.
Les Juifs de France rappellent avec émotion les attestations de solidarité de la République, mais ils constatent que ce sont de faibles paravents à l’impuissance de l’Etat devant l’augmentation de la violence à leur égard. Une hostilité très forte d’une grande partie de la jeunesse de plus en plus sensible à la propagande islamiste est constatée dans toutes les enquêtes. Les réponses des instances éducatives et judiciaires sont perçues comme inopérantes pour maitriser ces phénomènes dans lesquels les Juifs ne sont qu’un canari dans une mine où rôde déjà le grisou.
L’évolution démographique devrait aggraver cette situation du fait de la baisse du taux de natalité qui fait déjà de l’Islam la religion dominante dans un nombre important d’écoles de France.
Beaucoup de Juifs en tirent les conséquences. L’Alyah des Français a augmenté de 40% et il s’agit beaucoup de jeunes ménages. Emmanuel Macron dans son discours a déclaré que la France «tient» malgré tout, ce qui est une façon de reconnaitre que dans ses tréfonds, elle se délite. Les jeunes français juifs ne veulent pas que leurs enfants soient traités de génocidaires, qu’ils soient obligés de cacher leur identité juive ou qu’ils risquent d’être agressés à tout instant. Ils savent que dans des pays où l’antisémitisme semblait n’être plus qu’un spectre du passé, il a resurgi avec une banalité inattendue. Ils savent que le défaut des Juifs est d’être peu nombreux et qu’ils deviennent des dommages collatéraux auxquels on finit par s’habituer.
Mais ils savent aussi qu’ ils ont un endroit où aller. Partir dans un pays qui est en guerre n’est pas le sens habituel des migrations. Quittant une France qui est leur pays et leur culture, mais dont ils pensent qu’elle les abandonne, ils ne «tiennent» plus. Ils savent qu’ils vont trouver un pays lui-même déchiré, mais qu’ils pourront, eux et leurs enfants, être les acteurs d’un destin qui leur échappe ici. Ils ont vu que malgré les drames, les menaces, les fautes, les calomnies et les clivages, Israël non seulement a «tenu» mais est sorti plus fort de l’épreuve. Et ils pensent que leur Alyah l’aidera à progresser davantage. Comment pourrais-je les critiquer, même si je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut continuer de lutter ici et maintenant contre la barbarie qui menace ?
Dr. Richard PRASQUIER
